A Leïla Shahid, pour mémoire

Au-delà de l’icône de l’intelligence, de la subtilité et du courage qu’elle est et restera, je voulais pour ma part évoquer la joie de Leïla Shahid. Son humour. Sa gaieté.

Dès les débuts des années 2000, le « Collectif national pour une Paix juste entre Palestiniens et Israéliens » se  réunissait chaque semaine, à Paris.  Il regroupait Ligue des Droits de l’homme, Mouvement de la Paix, Plateforme des ONG pour la Palestine, MRAP,  Mouvement des étudiants palestiniens, Gisti,  groupe parisien des « Femmes en Noir pour la Paix », et les deux petits collectifs juifs : Union Juive Française pour la Paix (UJFP) et Une Autre Voix Juive (UAVJ).

Leïla Shahid y venait fréquemment. C’est là que je l’ai rencontrée.

Et donc , en forme de « Je me souviens » de Pérec, ceci est mon témoignage.

Je me souviens que j’ai commencé à « tourner » avec Leïla dans des débats où nous nous présentions comme une juive et une Palestinienne, ensemble,  et que si c’était assez triomphaliste vue la situation là -bas, c’était cependant, nous le pensions, utile à la cause.

Elle était cette diplomate de l’Autorité palestinienne. J’étais une des porte-paroles inconnues de la méconnue Union Juive Française pour la Paix.
Disparité considérable que, bien sûr, jamais Leïla ne m’a fait sentir.

Ce furent les « tournées » ponctuelles.

Je me souviens d’une réunion sous tension à la Fac de Nanterre où des étudiants très droitiers nous prirent à partie et qu’il nous fallut nous replier vers des sanitaires sales et puants en attendant la voiture.
Ce qui m’avait consternée et avait fait rire Leïla qui disait : « Ce n’est pas grave ». Son beau rire. Tête renversée en arrière.

Je me souviens d’un débat à Chartres. Leïla était logée à l’hôtel et moi, comme souvent, chez des militants de l’Association France Palestine Solidarité.
L’un d’eux, ô Merveille, avait la clef de la cathédrale et nous y a menés, le soir tard, en nous y guidant à la lampe de poche . (Un petit groupe de 6 ou 7). Et notre guide improvisé éclairait les hauts-reliefs du choeur de la cathédrale et spécialement des personnages annexes de la Passion du Christ. Et on a entendu Leïla dire : « Regardez, le berger, son visage lumineux. Il a l’air d’un enfant. Il rit ».
Oui. Le jeune berger au visage d’enfant riait à pleines dents…

Je me souviens d’un débat houleux, à Orléans. Toute l’importante communauté juive de la ville (dont j’ignorais tout) s’y était donné rendez-vous , comme on va aux arènes voir massacrer taureau et toreros.
Pour la première fois de ma vie , j’y fus apostrophée et sommée de répondre sur mon ascendance juive . J’ai dit que oui. Je l’étais.
Alors ça s’est infecté. Des insultes. Des cris. On a décidé de quitter la salle des Fêtes en empruntant les coulisses derrière les quelques loges qui s’y trouvaient. Sommes sorties par l’arrière du bâtiment, et là, on a soufflé un peu.
Et Leïla a dit :  « Voilà : Entrée des artistes, Sortie des conspués ».
Ça ne m’a pas fait rire. Elle, si.

Et une fois installées dans la voiture, je lui ai parlé de mon ressenti : conspuée et traitée de « vendue » par ces affreux.
Et puis, un peu calmée, je lui ai raconté que quand j’avais dû dire , ce soir-là : »Oui, je suis juive », il m’était venu à l’esprit la boutade de Woody Allen : »Si la Gestapo entre dans cette salle, je leur donne immédiatement le numéro de ma carte de crédit ». .
Et Leïla de rire. Son rire si beau.

Je me souviens qu’elle a assisté jour après jour Yasser Arafat à l’hôpital Percy de Clamart en novembre 2004 .

Et , plus tard , en 2006, qu’elle n’a pas cru jusqu’à la dernière minute que le Hamas prendrait le contrôle de la bande de Gaza.

Sur nos inquiétudes quant aux femmes et leur statut minoré sous les gouvernances religieuses,  elle disait : « Vous n’imaginez pas la force des femmes de Palestine ».

Je me souviens de Caen, en Calvados. Le groupe local des « Femmes en Noir pour la Paix » nous invitait.
Ce groupe des  » Femmes en Noir  » dont j’étais aussi (et dont Leïla se revendiquait également) qui  avait pris naissance à Jérusalem et qui réunissait  des femmes  juives et palestiniennes, exigeant la fin de la colonisation dans les Territoires.

Je vois encore Leïla, passer gracieusement de table en table, dans l’immense salle des Fêtes de la ville. Et je me souviens que j’étais très fière de l’accompagner.

 

Je me souviens du grand Symposium des Femmes en Noir, aux « Cinque Terre », en Italie de l’ouest (2008 ? 2009 ?).
Quelque 500 femmes de toute l’Europe et tous continents étaient venues à cette Rencontre.
Il faisait si chaud. Leïla m’a toujours soutenu que, habillée et chaussée,  j’avais sauté la première dans la piscine. Moi, je pense que trois ou quatre d’entre nous , dont elle, ont sauté simultanément.
Et l’on voyait,  depuis l’eau,  les femmes sauter dans le bassin les unes après les autres et nous rejoindre et frapper l’eau et chanter et rire. Nos vêtements noirs flottaient autour de nous.

Je me souviens de la Bretagne,  Douarnenez,  Quimper, et ….Lorient, avec elle. À l’invitation des camarades communistes.
On s’était retrouvé à déjeuner sur la Rade , à Locmiquelic, au Cargo qui était « sentimental » à l’époque.
Nous ne connaissions rien du pays.
Je lui affirmais que Lorient ne pouvait être qu’à l’ouest , en angle droit par rapport à la Rade, et que ce qu’on voyait en face s’appelait Lanester. Mais Leïla ne voulait même pas regarder ma carte et ses points cardinaux.

Elle , elle regardait avec jubilation ses deux gardes du corps délégués du Ministère de l’Intérieur qui se tordaient les pieds, dans leurs belles chaussures en croco, sur les rares rochers de la plage de Ste Catherine. Et elle murmurait : « On rira tout à l’heure, retiens-toi ».

C’est donc grâce à elle , en quelque sorte, et suite à nos équipées, que je suis venue vivre à Lorient quelques années plus tard . (Mais c’est une autre histoire).

Dès le  funeste 7 octobre 2023, j’ai repris du collier, ici, à Lorient , avec l’AFPS. Je venais lire les communiqués de l’Union juive , de temps en temps. Dans un sentiment  d’impuissance accablant.

Et j’ai attendu de lire Leïla , de l’entendre.

Ce n’est qu’en 2025 que j’ai trouvé d’elle,  sur je ne sais quel réseau, une mauvaise interview et une photo d’elle plus mauvaise encore où elle figurait poings dressés, en position de boxeur.
Cela m’avait consternée.

On la disait dévastée, désespérée.
Et pour cause…
J’aurais dû alors la joindre. Obtenir son téléphone, remuer ciel et terre , lui écrire chez ses éditeurs.

Je ne l’ai pas fait. J’en pleure encore.

Nous allons continuer à dénoncer l’insoutenable sort des Palestiniens, leur abandon par la communauté internationale. Nous allons continuer à les aider du mieux que nous le pourrons.

Et ce sera aussi pour Leïla Shahid que nous le ferons.

Doucha BELGRAVE
Fait à Lorient , Morbihan , le 1er mars 2026

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