Leïla Shahid, pour mémoire

Le Collectif national pour une Paix Juste se réunissait chaque semaine dès le début des années 2000.  Y participaient la Ligue des Droits de l’homme, le Mouvement de la Paix, la Plateforme des ONG pour la Palestine, le MRAP, le Mouvement des étudiants palestiniens, le Gisti, le groupe parisien des « Femmes en Noir pour la Paix », ainsi que deux petits collectifs juifs : l’Union juive française pour la Paix et Une Autre Voix Juive (UAVJ).

Leïla Shahid y venait fréquemment. C’est là que je l’ai rencontrée.

Et donc, à la manière du « Je me souviens » de Georges Perec, voici mon témoignage de ces quelques choses que je sais d’elle.

Je me souviens que j’ai commencé à « tourner » avec Leïla dans des débats où nous nous présentions comme une Juive et une Palestinienne, ensemble. Et si c’était un peu triomphaliste, nous le pensions utile à la cause.

Elle était cette diplomate de l’Autorité palestinienne. J’étais une des porte-parole de l’Union juive française pour la Paix et des « Femmes en Noir ». Disparité considérable, que Leïla, bien sûr, ne m’a jamais fait sentir.

Ce furent des « tournées » ponctuelles.

Je me souviens d’une réunion sous tension à la fac de Nanterre, où des étudiants droitiers nous ont prises à partie et où il nous a fallu nous replier vers des sanitaires sales et puants. J’en avais été consternée, mais Leïla en avait ri. Son beau rire, tête renversée en arrière.

Je me souviens d’un débat à Chartres. Leïla était logée à l’hôtel, et moi, comme souvent, chez des militants de l’Association France-Palestine Solidarité. L’un d’eux, ô merveille, avait la clé de la cathédrale et nous y a conduits, tard le soir, en nous guidant à la lampe de poche. (Nous étions un petit groupe de six ou sept.) Et notre guide improvisé éclairait les hauts-reliefs du chœur de la cathédrale, et surtout des personnages annexes de la Passion du Christ. Et nous avons entendu Leïla dire : « Regardez, le berger, son visage lumineux. Il a l’air d’un enfant. Il rit. » Oui. Le jeune berger au visage d’enfant riait à pleines dents.

Je me souviens d’un débat houleux à Orléans. Toute l’importante communauté juive de la ville (dont j’ignorais tout) s’y était donnée rendez-vous, comme on va aux arènes voir massacrer taureau et toreros. Pour la première fois de ma vie, j’y ai été apostrophée et sommée de répondre sur mon ascendance juive. J’ai dit que oui, je l’étais. Alors, ça s’est envenimé. Des insultes. Des cris. Nous avons décidé de quitter la salle des Fêtes en empruntant les coulisses derrière les quelques loges qui s’y trouvaient. Nous sommes sorties par l’arrière du bâtiment, et là, nous avons soufflé un peu. Et Leïla a dit : « Voilà : entrée des artistes, sortie des conspués. » Ça ne m’a pas fait rire. Elle, si.

Mais une fois installées dans la voiture, je lui ai parlé de mon ressenti : conspuée et traitée de « vendue » par ces affreux. Puis, un peu calmée, je lui ai raconté que, quand j’avais dû dire ce soir-là : « Oui, je suis juive », il m’était venu à l’esprit la boutade de Woody Allen : « Si la Gestapo entre dans cette salle, je leur donne immédiatement le numéro de ma carte de crédit. » Et Leïla de se tordre de rire. Son rire si beau.

Je me souviens qu’elle a assisté jour après jour Yasser Arafat à l’hôpital Percy de Clamart en novembre 2004.

Et plus tard, en 2006, qu’elle n’a pas cru, jusqu’à la dernière minute, que le Hamas prendrait le contrôle de la bande de Gaza. Sur nos inquiétudes quant au statut minoré des femmes sous les gouvernances religieuses, elle disait : « Vous n’imaginez pas la force des femmes de Palestine. »

Je me souviens de Caen, en Calvados. Le groupe local des « Femmes en Noir pour la Paix » nous invitait. Ce groupe des « Femmes en Noir », dont j’étais aussi (et dont Leïla se revendiquait également), était né à Jérusalem et réunissait des femmes juives et palestiniennes, exigeant la fin de la colonisation dans les Territoires. Ce soir-là, je la revois encore, Leïla, passant de table en table dans l’immense salle des Fêtes de la ville. Et je me souviens que j’étais très fière de l’accompagner.

Je me souviens de la Bretagne, Douarnenez, Quimper, et… Lorient, avec elle. À l’invitation des camarades communistes. Nous nous étions retrouvées pour déjeuner sur la Rade, à Locmiquelic, au Cargo, qui était « sentimental » à l’époque. Nous ne connaissions rien du pays. Je lui affirmais que Lorient devait être à l’ouest, puisque nous ne voyions que Lanester en face. Mais elle ne voulait même pas regarder ma carte et ses points cardinaux. Elle, elle regardait avec jubilation ses deux gardes du corps, délégués par le ministère de l’Intérieur, qui se tordaient les pieds, dans leurs belles chaussures en croco, sur les rares rochers de la plage de Sainte-Catherine. Et elle murmurait : « On rira tout à l’heure. »

C’est donc grâce à elle, en quelque sorte, et suite à nos équipées, que je suis venue vivre à Lorient quelques années plus tard. (Mais c’est une autre histoire.)

Dès le funeste 7 octobre, j’ai repris du collier, ici, à Lorient, avec l’AFPS et l’Union juive. Dans un sentiment d’impuissance accablant. Et j’ai attendu de la lire.

Ce n’est qu’en 2025 que j’ai trouvé d’elle, sur je ne sais quel réseau, une mauvaise interview et une photo d’elle, plus mauvaise encore, où elle figurait, poings dressés, en position de boxeur. Ça m’avait consternée.

On la disait dévastée, et pour cause.

J’aurais dû alors la joindre. Obtenir son téléphone, lui écrire chez ses éditeurs. Je ne l’ai pas fait. J’en pleure encore.

Nous allons continuer à dénoncer l’insoutenable sort des Palestiniens. Nous allons continuer. Et ce sera aussi pour Leïla Shahid que nous continuerons.

Doucha BELGRAVE

Fait à Lorient, Morbihan, le 1er mars 2026

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